Didier da Silva – Toutes les pierres


Vies de poètes

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Didier da Silva – Toutes les pierres [L’arbre Vengeur, 2018]







Article écrit pour Le Matricule des anges

Un homme regarde danser une feuille ballotée par le vent, suspendue au fil d’une araignée. Dans cette scène d’ouverture éphémère, fragile, le presque rien d’une magie à peine entraperçue, déjà envolée, observée en passant au lendemain d’une nuit de « petits verres » dont les effets se font encore sentir, sont concentrés tous les enjeux de l’ambitieux et délicat roman du marseillais Didier da Silva. Un écrivain qui, certainement, a compris que la vie n’est pas tant une succession d’épisodes que d’impressions fugitives, au-delà des réussites passagères et des ambitions frustrées. Une série d’impressions dont le couronnement fatal est couru d’avance, tant raconter l’histoire d’une vie, c’est aussi raconter celle d’une mort ; un regard rétrospectif qui porte le nom de biographie.

L’homme qui observe ce spectacle aussi minimal qu’enchanteur, c’est Li Baï, plus connu sous le nom de Li Po, poète taoïste chinois du VIIIème siècle, auteur de poèmes classiques, fatalement intraduisibles, où la lumière de la lune baigne la nostalgie du présent. Un poète capable « d’improviser du tac au tac un quatrain, une chanson, incomparable évidemment, aussitôt dignes de traverser, sinon la barrière de la langue, ils n’y pensent même pas, mais les siècles, un jeu pour lui. » Ce chinois presque mythologique dans un pays trop grand pour nous n’est que l’une des deux principales pierres rassemblées dans Toutes les pierres. L’autre, c’est Heinrich von Kleist, allemand romantique et suicidaire, génial auteur (entre autres) de Michael Kohlhaas (1810). Deux figures aux antipodes, donc, tant esthétiques que géographiques et temporels, mais deux figures, avant tout, de poètes – deux sensibilités – et c’est bien là ce qui intéresse Didier da Silva. Deux destinées qu’il décide de raconter intégralement, tout en y ajoutant tardivement, en point de fuite, une troisième, celle du compositeur espagnol Enrique Granados, comme pour mieux suggérer l’idée d’un livre infini où les biographies ne cesseraient de se croiser, de se dire et de se contredire, de se refléter. Il est vrai, d’ailleurs, que le lecteur souhaiterait qu’il le soit, infini, ce roman, tant les dons de narrateur et la finesse de l’écriture du marseillais, une élégante nonchalance, lui permettent d’éviter tous les écueils du genre biographique quand il prétend au romanesque.

Quand bien même les vies de ses deux personnages ne vont pas sans heurts, sans hauts (Li Baï, surtout, qui tutoya le pouvoir et aimait les sommets de montagne perdus dans la brume) et bas (Kleist, principalement, à court d’argent et mâchouillant ses humeurs noires dans des chambres mal ventilées), da Silva garde toujours la bonne distance, respectueuse, voire admirative, mais aussi moqueuse quand il le faut des travers pas toujours pardonnables de ses héros. Tout ce qui commence en tragédie se répète en comédie et vice-versa, ce que l’on vérifiera ici, dans ce livre où l’humour (un humour d’équilibriste) n’est jamais loin, mais jamais trop proche non plus, à bonne distance (une des leçons que da Silva semble avoir retenu de sa lecture certainement attentive d’Echenoz). Les péripéties de nos deux poètes voyageurs (par goût, par instabilité, par nature, comme si le poète était forcément voyageur) sont également celles de deux êtres ballotés, comme on dit, par les vents de l’histoire, comme s’ils étaient eux aussi cette feuille d’arbre sur laquelle s’ouvre le livre. L’histoire, ils la subissent, la regarde passer et essaient d’y prendre part. Ainsi, Kleist, frustré de ne pouvoir s’engager dans l’armée française, va-t-il plus tard observer les troupes napoléoniennes fondre sur l’Autriche. Là, « il se rassasie de visions infernales, de cervelles à l’air libre ». Entretemps, Li Baï devient le poète favori de l’Empereur, avant que ce dernier ne soit déchu, dans les couloirs d’un palais où l’on pratique « l’éviscération entre intimes ».

Les deux poètes sont, dans Toutes les pierres (tous ces petits cailloux ramassés et perdus le long des chemins de la vie), « à l’aise avec l’idée de génie », ce qui les rends aussi antipathiques que touchants, tant ils sont porteurs de cette conviction absolue du propre talent face aux vicissitudes. Kleist, surtout (Li Baï, en raison peut-être de la distance culturelle, semble prendre les choses avec davantage de philosophie), qui porte cette conviction à bouts de bras, comme un souffreteux, se mettant Goethe à dos tout en rêvant au succès jamais confirmé de ses éphémères revues, le soufflé retombant toujours très vite, les idées de suicide en profitant pour revenir à la charge. Tandis que Li Baï « s’occupe à vieillir et l’Empire à se déliter », Kleist ne cesse de se battre contre les moulins, contre lui-même, contre sa famille. Puis l’élégant contrepoint de ces deux destins finit par tisser sa dernière maille et tout est enfin consommé.